Progrès et défis : Interview de Mr Bruno Maes, Représentant de l’UNICEF au Tchad

Arrivé au terme de sa mission au Tchad, Bruno Maes, Représentant de l’UNICEF dresse un bilan de la mise en oeuvre du programme de coopération avec le Gouvernement depuis 2012.

Pouvez-vous sommairement nous partager les avancées réalisées au cours des trois dernières années en faveur de la promotion et de la protection des droits des enfants au Tchad, principal mandat de l’UNICEF? 

Bruno Maes : Les trois dernières années ont été exceptionnelles. Comme le pays a commencé à se reconstruire, les portes ont été ouvertes pour l’UNICEF, les nombreux donateurs et partenaires pour faire progresser de manière significative les droits des enfants et des femmes. Nous avons saisi ces opportunités avec énergie et détermination. Et les résultats parlent d’eux-mêmes : aucun cas de  poliomyélite n’a été enregistré au cours des trois dernières années ; la prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant (PTME) a été mise à l’échelle de 34 à 84 pour cent de couverture dans les zones prioritaires; près d’un demi-million d’enfants atteints de malnutrition aigues sévères ont été traités avec succès dans la bande sahélienne du Tchad ; un accès à une éducation de qualité pour un million d’enfants additionnels ; la distribution massive de moustiquaires imprégnées d’insecticide de longue durée (MILD) à tous les ménages pour faire reculer le paludisme ; et la mise à l’échelle des services d’eau, d’assainissement et d’hygiène dans les villages, le renforcement des structures de santé et de nutrition dans l’ensemble du pays, et j’en passé.

Et au niveau institutionnel et politique ?

Bruno Maes : Au niveau politique, d’importants efforts de plaidoyer ont été intensivement menés et ont entraîné des changements significatifs dans les politiques, stratégies et programmes nationaux. Je citerai entre autres la politique récemment approuvée de santé communautaire, la politique de l’alimentation et de la nutrition, la mise en place du Compact WASH et de la Stratégie Nationale de l’Assainissement et de l’Hygiène, la Stratégie intérimaire pour l’Education, la Stratégie nationale de protection sociale et le nouveau plan national pour l’élimination de la transmission du VIH de la mère à l’enfant. Dans le domaine de la protection de l’enfant, l’engagement du gouvernement à mettre fin au mariage des enfants a abouti à la promulgation d’une ordonnance par le Chef de l’Etat qui a été récemment approuvée par l’Assemblée nationale. Le Tchad ne figure également plus parmi les pays où les parties recrutent ou utilisent des enfants dans les conflits armés.

Le programme de pays de l’UNICEF a fait des progrès à pas de géant dans de nombreux domaines. Toutefois, il n’a pas été sans difficulté. Mais notre vision est restée ferme à veiller à ce que tous les enfants vivant au Tchad, et en particulier les plus vulnérables et défavorisés, aient le meilleur départ dans la vie, les meilleures opportunités pour être en bonne santé, grandir et se développer.

Effectivement, le Tchad comptait parmi les pays avec le plus grand nombre de cas de poliomyélite en 2011. Comment le Tchad est-il arrivé à interrompre la transmission de cette maladie ?

Bruno Maes : L’éradication de la poliomyélite a été une priorité de santé publique dans le pays depuis le rétablissement du poliovirus sauvage (PVS) en 2009. L’interruption de la transmission du virus est le reflet d’une planification stratégique minutieuse, de la mise en œuvre d’un programme immense rigoureux, de la capacité de mobiliser rapidement et efficacement tous les acteurs et de l’activation rapide du dispositif d’éradication. Entre 2012 et 2014, plus de 3 millions d’enfants de moins de 5 ont été atteints par les campagnes nationales et locales de vaccination ainsi que les campagnes de ratissage de masse. Un accent particulier a été également mis sur les enfants vivant dans les groupes de population qui ont été manqués par la vaccination telles que les communautés nomades, les réfugiés et les personnes déplacées à l’intérieur du pays.

Chaque année, une dizaine de campagnes nationales, locales et de ratissage ont lieu dans le pays et a impliqué plus de 8.000 mobilisateurs sociaux et 9.000 vaccinateurs par campagne, en moyenne, pour atteindre des millions d’enfants.  La mobilisation sociale était essentielle pour encourager le public à vacciner les enfants. L’UNICEF a tissé une multitude de partenariats pour la mobilisation sociale, avec les radios, les ONG, les célébrités tchadiennes et les leaders religieux et traditionnels.

D’importants dispositifs et structures sont en place pour faire face au risque de transmission de la polio. Mais qu’en est-il de la vaccination de routine ?

Bruno Maes : Comme les efforts pour interrompre la transmission de la poliomyélite ont commencé à porter leurs fruits, le renforcement de la fonctionnalité et la durabilité du Programme Elargi de Vaccination est devenu une priorité pour les autorités sanitaires du pays, soutenus par les agences des Nations Unies et les partenaires internationaux de la polio. Une des stratégies importantes pour ce faire est l’approche Atteindre Chaque District (ACD), qui a été lancé en 2013 avec le soutien de l’UNICEF et de l’OMS. L’approche ACD a été lancée dans 40 districts à faible performance et étendu à un total de 50 districts en 2014. Comparée aux districts non-ACD, la couverture des districts ACD a enregistré une hausse significative.

Le renforcement de la chaîne du froid du Tchad a également été essentiel pour le fonctionnement du programme de vaccination du pays. A ce jour, quatre chambres froides ont été installées au niveau central, cinq chambres froides installées à Abéché, Moundou et Sarh. Tous les 72 districts sanitaires sont équipés d’unités de réfrigération solaires pour la conservation des vaccins, avec un total de 109 réfrigérateurs solaires installés et opérationnels. Plus de 80 pour cent des 739 centres de santé fonctionnels ont aujourd’hui des réfrigérateurs pour recevoir et stocker les vaccins.

Vous avez parlé de l’élimination de la transmission du VIH de la mère à l’enfant dans votre introduction. Concrètement, quelles étaient les réalisations faites dans ce cadre au cours des dernières années ?

Bruno Maes : L’UNICEF a commencé à plaider vigoureusement en 2012 pour la mise à l’échelle de la prévention, du traitement, des soins du VIH/Sida et des services de soutien pour les femmes enceintes et les enfants vivant avec ou à risque pour le VIH au Tchad. Et grâce au financement du Fonds Mondial,  l’UNICEF et ses partenaires se sont activés pour accroître la disponibilité des services de PTME dans 36 districts de santé dans 10 régions prioritaires. Il s’agit des régions de N’Djamena, Lac, Ouaddaï, Wadi Fira, Tandjilé, Logone Oriental, Logone Occidental, Mandoul, Moyen Chari et du Mayo-Kebbi Ouest.

En l’espace de 2 ans, le nombre de centres de santé dans ces 10 régions est passé de 145 en 2012 pour 606 en 2014. Cela représente une augmentation de 34 pour cent à 84 pour cent de couverture. La proportion de tests des femmes enceintes pour le VIH lors des soins prénatals a également augmenté de 14 pour cent en 2012 à 35 pour cent en 2014, principalement en raison des campagnes de mobilisation sociale efficaces destinées à encourager les femmes enceintes à utiliser les services.

Le Représentant de L'UNICEF au Tchad et Mani Djelassem porte -parole des jeunes pour la lutte contre le VIH-SIDA.
Le Représentant de L’UNICEF au Tchad et Mani Djelassem porte -parole des jeunes pour la lutte contre le VIH-SIDA.

Toujours dans le secteur de la santé, le paludisme figure au rang des maladies les plus meurtrières au Tchad. Quelles sont les avancées dans ce sens ?

Effectivement, le paludisme est très répandu et demeure une des principales causes de mortalité infantile au Tchad. Les enquêtes épidémiologiques montrent que 98 pour cent de la population vit dans des zones à risque de paludisme au Tchad. Dans l’objectif de faire reculer le paludisme au Tchad, le pays a déclenché une feuille de route qui ambitionne de parvenir à une couverture universelle de moustiquaires traitées à l’insecticide. Dormir sous une moustiquaire est l’un des moyens les plus efficaces de prévenir un enfant ou un adulte de contracter le paludisme.

En 2014, le gouvernement du Tchad a lancé une campagne de distribution de masse de près de 7,3 millions de Moustiquaires gratuitement sur une période de trois ans. Sur les 7 millions de moustiquaires, plus de 5 millions sont financés par le Fonds mondial, 1,7 million par le gouvernement du Tchad et 200 000 ont été acquis grâce au financement du gouvernement du Japon, ainsi que 65 000 avec un financement de la Fondation des Nations Unies. Quand un pourcentage élevé de la population dort sous moustiquaires, le pays sera en mesure de contrôler le risque et la transmission du paludisme dans des communautés entières, et, finalement, de réduire la mortalité infantile.

La malnutrition continue de sévir dans le pays et affecte des milliers d’enfants chaque année. Quelles sont les mesures qui ont été prises pour faire face à ce cycle récurrent de la malnutrition au Tchad ?

Bruno Maes : Effectivement, à la fin de Décembre 2011, le gouvernement du Tchad a déclaré une crise nutritionnelle dans la bande sahélienne du Tchad, faisant appel à la communauté humanitaire internationale pour le soutien pour éviter une famine. Le ministère de la Santé publique, en partenariat avec l’UNICEF, le PAM et près de 20 ONG, ont été en mesure de monter une réponse significative pour réduire la malnutrition aiguë sévère et les décès chez les enfants et les femmes. Un financement substantiel pour cet effort a été fourni par différents donateurs. Ces financements ont été en partie utilisés pour mettre à l’échelle les services et centres de prise en charge nutritionnelle, qui sont passés au nombre de 241 en 2011 à plus de 500 en 2015 dans l’ensemble du pays. Cette expansion a permis de traiter un nombre croissant d’enfants souffrant de malnutrition sévère, de 68 000 en 2011 à plus de 144 000 dans la région du Sahel. Il importe de mentionner que d’importants chantiers ont également été enclenchés pour adresser cette problématique sur le moyen et long terme. Le Tchad rejoint le mouvement Scaling-Up Nutrition (SUN) en mars 2013, le partenariat REACH en mai 2013 et a adopté une politique nationale de nutrition en Novembre 2013, suivie par un forum national en 2015. La Nutrition est désormais inscrite dans un pilier stratégique du Plan national de développement.

Le Représentant de l’UNICEF au Tchad s’entretenant avec le Premier Ministre Kalzeube Pahimi Deube lors du Forum National sur la Nutrition. ©UNICEF CHAD/2015/Manuel Moreno
Le Représentant de l’UNICEF au Tchad s’entretenant avec le Premier Ministre Kalzeube Pahimi Deube lors du Forum National sur la Nutrition.
©UNICEF CHAD/2015/Manuel Moreno

D’après les dernières statistiques, près de 800.000 enfants en âge scolaire sont exclus de l’éducation au Tchad. Quels ont été les progrès enregistrés dans ce cadre au cours des dernières années ?

Bruno Maes : Le gouvernement du Tchad a accéléré la revitalisation du système d’éducation depuis 2012, dans le cadre de la Stratégie intérimaire pour l’éducation et l’alphabétisation, qui vise à fournir aux enfants un accès plus équitable à une éducation de qualité. Ce « Projet de revitalisation de l’éducation de base au Tchad » (PREBAT) a été soutenu financièrement par le Partenariat mondial pour l’éducation (GPE) et Eduquer un Enfant (EAC). Le projet contribue à accroître l’accès à l’éducation primaire de qualité pour près d’un million d’enfants sur trois ans dans les régions ciblées depuis de 2013. Il s’agit de restaurer et d’améliorer l’environnement physique de l’apprentissage dans les écoles afin d’encourager la scolarisation et la rétention des groupes vulnérables. Un total de 1 690 salles de classe et des points d’eau et des latrines séparées sont en cours de construction dans ce cadre.

Le Ministre de l’Education Nationale, Mr Ahmat Khazali Acyl et le Représentant de l’UNICEF, Mr Bruno Maes lors de la cérémonie officielle de la distribution des manuels et guides scolaires pour l’enseignement primaire au Tchad. ©UNICEF Chad/2014/Mbayam
Le Ministre de l’Education Nationale, Mr Ahmat Khazali Acyl et le Représentant de l’UNICEF, Mr Bruno Maes lors de la cérémonie officielle de la distribution des manuels et guides scolaires pour l’enseignement primaire au Tchad.
©UNICEF Chad/2014/Mbayam

L’accès à l’eau et aux services d’assainissement demeurent une problématique de grande ampleur au Tchad. Certains districts sont moins desservis que d’autres. Pouvez-vous nous citer des exemples d’amélioration dans ces domaines ?

Effectivement, selon les dernières études, près de 16 000 enfants de moins de 5 ans meurent chaque année de diarrhée au Tchad, et ces décès sont en grande partie causés par l’eau contaminée, le manque d’accès à un assainissement approprié et de mauvaises pratiques d’hygiène. À la fin de 2013, la Coopération Suisse a fait l’une de ses plus importantes contributions à l’UNICEF, une subvention de 8 millions de dollars à l’UNICEF Tchad pour un projet WASH à mener dans les districts de santé de Yao (région Batha) et (région du Moyen Chari) Danemdaji. Yao et Danemdaji sont parmi les districts du pays ayant le plus faible accès aux services WASH. Seulement 1 personne sur 10 a accès à l’eau propre à Danamadji et 3 sur 10 à Yao. Moins de 7 pour cent ont accès à un assainissement adéquat dans les deux districts. Le but du projet est de réduire la prévalence des maladies diarrhéiques en améliorant l’accès à l’eau potable et à un assainissement amélioré pour 297 000 personnes dans les deux districts. Il s’agit d’accroître l’accès aux services WASH dans ces districts à 80 pour cent d’ici 2016. En mai 2015, 50 pour cent de la cible du projet dans les deux districts a été atteint. Il comprenait l’accès à l’eau potable pour 50.000 personnes, la formation 57 750 personnes pour le traitement de l’eau au niveau des ménages et  l’accès à des latrines pour 52 000 personnes à travers l’Assainissement Total Piloté par la Communauté (ATPC) dans 263 villages. Voilà un exemple qui mérite d’être porté à l’échelle dans l’ensemble du pays.

Est-ce que le cadre légal actuel au Tchad offre-t-il un environnement protecteur pour les enfants – comme c’est une question qui demeure parfois sous-documentée?

L’objectif de l’UNICEF au Tchad est de contribuer à la mise en place d’un système de protection de l’enfance complet et fonctionnel qui prévient la violence – y compris la violence basée sur le genre et fournit des services d’intervention aux victimes et aux survivants. Au Tchad, la fondation d’un système de protection de l’enfance a été posée à travers un certain nombre d’interventions et de réformes. Une des premières étapes de la construction d’un système de protection de l’enfant est de comprendre la réalité actuelle. Cela a été fait par la réalisation d’une cartographie du système de protection de l’enfance au Tchad. Cette cartographie offre au gouvernement une image claire de ceux qui doivent être mises en œuvre pour adresser les questions de protection de l’enfance et définir un cadre d’intervention pour tous les partenaires de la protection de L’Enfant.

Par ailleurs, les droits des enfants doivent être protégés par la loi, et le Tchad a fait des progrès significatifs dans ce domaine. Le pays a élaboré un Code de protection de l’enfant, une politique nationale sur le genre et une Stratégie Nationale de lutte contre la Violence basée sur le genre. Avec le soutien de l’UNICEF, du FNUAP et d’autres agences de l’ONU, une campagne nationale pour mettre fin au mariage des enfants a été lancée en 2015 sous la direction du Président de la République du Tchad. Cette campagne est soutenue par un important effort de communication et de mobilisation sociale à tous les niveaux. Le Président a promulgué une ordonnance interdisant le mariage des enfants mineurs de moins de 18 qui a été approuvée par le Parlement le 30 Juin 2015. Enfin, le Tchad a été retiré en juillet 2014 de la liste des pays associant des enfants dans ses forces armées. Cela fait suite à la mise en œuvre du Plan d’action signé en 2011.

Le Tchad continue de faire face au quotidien à des situations d’urgences multiples : la malnutrition, les afflux de réfugiés et de retournés, les épidémies, etc. Quelles ont été les réponses apportées par l’UNICEF face à ces défis quotidiens ?

Bruno Maes : Comme vous l’avez dit, le Tchad fait effectivement face à des situations d’urgences simultanées qui impactent sur les capacités du gouvernement et de ses partenaires humanitaires à répondre de manière adéquate. Les enfants au Tchad font face à la malnutrition, aux épidémies récurrentes, aux inondations cycliques, à la sécheresse et au déplacement. La situation est aggravée par l’instabilité politique dans les pays voisins, entraînant un afflux de centaines de milliers de réfugiés et de retournés.

Au cours des trois dernières années, l’UNICEF travaille avec le gouvernement du Tchad pour soutenir la préparation aux urgences et répondre aux besoins des personnes touchées par les crises. L’UNICEF articule ses interventions autour de la santé,  la vaccination, le traitement de la malnutrition, la fourniture d’eau potable et un assainissement adéquat, la scolarité, le regroupement familial et les programmes de consolidation de la paix.

Un dernier mot que vous souhaiterez partager ?

Bruno Maes : Pour conclure, je souhaiterais dire que les partenariats sont essentiels pour la réussite du programme de coopération. L’UNICEF au Tchad ne pouvait pas réaliser tout cela sans le solide partenariat avec le gouvernement, les ONG, les médias, les organisations religieuses et traditionnelles, le secteur privé et la communauté elle-même. Leur engagement et leur volonté de faire du Tchad un meilleur endroit pour les enfants est exemplaire. Egalement, je souhaiterais exprimer la gratitude de l’UNICEF à nos donateurs, sans qui nous n’aurions pas eu l’impact positif que nous avons fait sur la vie des enfants au Tchad. Nous nous tournons vers l’avenir avec optimisme et avec la volonté de travailler plus fort et de manière plus efficace pour les enfants.

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